La fin du mépris
de la diaspora
Cdessous un texte intéressant qui complète notre
numéro de Plurielles "Israël-diasporas : interrogations"
à consulter sur ce site.
Merci à Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef de la revue du CCLJ Regards
Les Israéliens ont longtemps affiché un sentiment de
supériorité envers les Juifs de diaspora. Ce
mépris, qui trouve sa source dans le rejet de la condition
diasporique (Shlilat Hagola), a progressivement disparu pour laisser
place à une perception débarrassée des mythes
sionistes et plus ouverte.
Les Israéliens s’intéressent peu aux Juifs de diaspora.
Pourtant, ces derniers sont encore présents dans la conscience
collective israélienne. Selon Denis Charbit, directeur du
département de sciences politiques de l’Open University à
Tel-Aviv, « ce qui subsiste, c’est un sentiment fort et diffus
selon lequel le peuple juif forme un tout dans lequel on retrouve
Israël et la diaspora. Cette dernière fait partie de la
définition nationale israélienne ».
Le regard des Israéliens sur la diaspora n’est plus le
même : le mépris a disparu et l’arrogance du discours
sioniste sur l’impératif de l’aliya appartient au passé.
Israël a traversé trop de crises qui ont affecté son
ego pour encore accuser les Juifs de diaspora de leur supposée
faiblesse. L’échec de la dernière guerre du Liban a
rappelé brutalement aux Israéliens qu’ils ne sont pas les
maîtres absolus dans la conduite de la guerre. Au-delà des
traumatismes liés aux guerres, il y a le simple constat que la
diaspora n’a pas envie de se saborder et que tous les Juifs ne «
monteront » pas en Israël.
L’échelle de valeurs de la société
israélienne s’est modifiée depuis un certain nombre
d’années. La place de l’économie y est devenue aussi
importante que dans n’importe quelle société occidentale.
Ce qui a pour effet de rapprocher les Israéliens du mode de vie
des Juifs de diaspora. La mondialisation leur a permis de voyager et de
bouger beaucoup plus que par le passé. Beaucoup de Juifs de
diaspora ont également un pied à terre en Israël, ce
qui a permis de décrisper l’identité israélienne
et de considérer la diaspora avec un œil plus ouvert, plus
lucide et moins chargé idéologiquement.
Yored n’est plus une insulte
Cela explique pourquoi la yerida (émigration) n’est plus un
tabou dans les mentalités israéliennes. Elie Barnavi,
historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, n’a pas
oublié l’époque où la yerida était une
attitude honteuse : « J’ai grandi dans un pays où le mot
“yored” (émigrant) était une insulte. Les
Israéliens qui quittaient le pays s’en cachaient soigneusement.
Ils avaient honte de dire qu’ils partaient ». Cette
période est révolue : « Aujourd’hui, ces
déplacements sont beaucoup plus fluides. Je dis volontiers que
je vis à Bruxelles parce que mon travail m’y a
entraîné. Plus personne ne me considère comme un
yored », sourit-il. Ces départs vers l’Europe ou les
Etats-Unis ont favorisé l’émergence de communautés
israéliennes diasporiques. Un phénomène qui n’a
pas échappé à Denis Charbit : «
Excepté de rares cas, les Israéliens installés en
Occident forment de véritables communautés
d’expatriés qui ne cherchent pas à se mêler aux
communautés juives locales. Ils se perçoivent donc encore
comme des Israéliens à part entière et ils
cultivent leur sentiment d’appartenance à Israël, leur pays
d’origine ». Aujourd’hui, les Israéliens n’ont plus le
sentiment de vivre enfermés dans un espace étroit. S’ils
veulent quitter Israël, ils peuvent le faire n’importe quand, sans
que cela n’affecte leur identité.
Tom Segev, journaliste à Haaretz et figure de proue des «
Nouveaux historiens », de passage en Belgique il y a peu, y voit
un signe de maturité de ses compatriotes : « Ils se
sentent chez eux en Israël. Ils ont une patrie, un foyer. C’est
selon moi ce qui explique pourquoi Israël et le sionisme sont une
terrible réussite : les Israéliens de la troisième
génération qui vivent en Israël, y restent tout
simplement parce qu’ils s’y sentent bien, pas par idéologie.
L’émergence de cette identité israélienne est la
plus grande réalisation sioniste. A l’époque, lorsqu’on
disait “Houtz laharetz” (l’étranger), cela signifiait quelque
chose de meilleur. Tout ce qui venait de l’étranger et de
diaspora était meilleur : machines, électronique,
nourriture, salaire, niveau de vie… Aujourd’hui, ce n’est plus le cas
».
Ce renforcement de l’identité israélienne peut-il creuser
le fossé entre Israël et la diaspora ? Non, car Israël
est devenu plus juif avec le temps. La « shlilat hagola »
(la négation de la diaspora) est dépassée. Les
Israéliens n’ont nullement l’intention de devenir encore des
« Juifs nouveaux » selon l’ethos sioniste. « Ils ne
se sont pas judaïsés religieusement, mais ils se sont
ouverts sur une identité juive qui intègre aussi le
passé diasporique » constate Tom Segev. « Dans cette
perspective, le mépris à l’égard de la diaspora
disparaît. Les Israéliens ont pris conscience qu’on ne
peut pas effacer d’un trait 2.000 ans d’histoire juive en diaspora. Ils
ont été amenés à se réconcilier avec
le passé juif, la faiblesse juive et tous les
préjugés négatifs qu’ils avaient nourris à
l’égard de la diaspora ».
Souveraineté israélienne
Le fossé peut toutefois se creuser si des
phénomènes analogues à l’élection de
Lieberman se reproduisent fréquemment. « La diaspora
pourrait se dire que cela pose de nombreux problèmes par rapport
aux opinions publiques européennes », reconnaît
Denis Charbit. « S’ils sentent qu’ils deviennent à chaque
fois les cibles privilégiées des groupes hostiles
à Israël, les Juifs de diaspora seraient amenés
à signifier aux Israéliens de modifier leur politique ou
de prendre en considération leur position délicate avant
d’envisager quoi que ce soit ». Cette question ne fait pas du
tout l’unanimité auprès des intellectuels
israéliens. Ainsi, Elie Barnavi y voit même une atteinte
à la souveraineté d’Israël : « Au risque de
choquer, je ne pense pas que la diaspora doit être une
considération dans la définition de la politique de
l’Etat d’Israël. Elle doit se déterminer en fonction de ses
intérêts. Cela peut jouer des deux côtés.
Lorsque la droite israélienne disait qu’il fallait
ménager le régime d’apartheid sud-africain parce que cela
risquait de perturber la vie des Juifs de ce pays, c’était un
argument misérable car il fallait prendre position contre
l’apartheid. C’est un exemple extrême, mais c’est
précisément dans ces exemples qu’on voit la
vérité ». Si cet attachement à la
souveraineté israélienne peut heurter les esprits en
diaspora, il faut écouter Elie Barnavi jusqu’au bout. Car, comme
la majorité des Israéliens, il admet avoir mis de l’eau
dans son vin. Conscient que les gens vivent comme ils le peuvent, il
reconnaît que le choix du pays ne leur appartient pas toujours :
« Si je suis israélien c’est parce que mes parents m’ont
emmené en Israël. Peut-être que personnellement,
j’aurais pris un autre chemin. J’ai grandi dans le culte d’Israël
comme Etat-nation des Juifs, tout en considérant qu’il est
honorable de vivre comme citoyen en Belgique tout en restant
attaché à sa communauté juive d’origine et
à Israël. Si l’on souhaite que tout cela continue, il faut
entretenir des liens et reconnaître malgré tout
qu’Israël est devenu le grand pôle identitaire des Juifs du
monde entier dans la mesure où ni la communauté juive ni
la religion ne peuvent assumer cette fonction. Cette situation durera,
quels que soient les errements de tel ou tel gouvernement
israélien ».
Le sionisme du 21e siècle
Directeur général du Centre Peres pour la Paix en
Israël, Ron Pundak ne néglige pas l’importance des
relations entre son pays et la diaspora lorsqu’on l’interroge sur
l’avenir d’Israël.
Les Israéliens doivent-ils se débarrasser de leur
passé juif ? Non, même si les Israéliens doivent
renforcer leur identité israélienne. Je ne nie pas pour
autant mon héritage juif. J’y puise des valeurs humanistes et
des références culturelles importantes. Cette forme de
judaïsme laïque s’adapte bien à la situation
israélienne. Une fois que nous, Israéliens, aurons
défini notre identité sur cette base, il sera beaucoup
plus simple d’envisager nos relations avec les minorités non
juives en Israël et aussi avec la diaspora. Mais avant cela, nous
devons mener à bien le combat pour la paix avec les
Palestiniens. Ce combat est ce qu’il y a de plus sioniste aujourd’hui.
C’est ce que j’appelle le sionisme du 21e siècle et que d’autres
appellent le « turbo-sionisme » en raison de
l’énergie qu’il nécessite.
Que faut-il changer dans les relations entre Israël et la diaspora
? La perspective doit changer : il ne s’agit plus de nous tourner
à chaque fois vers les Juifs de diaspora comme des mendiants
pour leur réclamer de l’argent. Tout comme les Israéliens
ne sont pas les vaillants combattants qui vont protéger les
Juifs de diaspora des attaques antisémites. Cela ne doit plus
fonctionner de cette manière même si Israël doit
toujours rester un foyer d’accueil pour les Juifs de diaspora dont
l’existence est menacée. La loi du retour doit donc être
maintenue, mais il faut la reformuler progressivement. Je ne vois pas
pourquoi un Juif qui arrive en Israël le jeudi devrait
déjà pouvoir voter le dimanche.
Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
Mise en ligne le 10/06/2009
source : Regards revue du Centre communautaire laïc juif de
Bruxelles
http://www.cclj.be/regards/web/isr_trib.asp